Saturday, May 03, 2014

Comment aller en France en tracteur rouge

Écrire une chanson, gagner un voyage pour la France. Ça a l’air de quelque chose qui n’arrive qu’aux « Autres », n’est-ce pas ? Pourtant, ça s’est passé avec ma petite personne. Soit je suis maintenant officiellement « Les Autres », soit je suis plus « Autre » que je l’imaginais.
Tout a commencé avec cette affiche que j’ai vue à l’Alliance Française. Chansons sans Frontières. Ses messieurs altruistes proposaient un voyage tous frais payés en France, si je pouvais écrire une chanson – en français – sur le sujet de la Liberté, qui ne donne pas la nausée. Et si j’étais sain d’esprit, et si je ne m’étais jamais fait arrêter pour vagabondage ou conduite en état d’ivresse, et une ou deux autres petites conditions comme ça.
Alors, ça concordait très bien avec mes projets. Blandine, ma copine française, me harcèle depuis des années pour que je lui rende visite, sauf, que mon état officiel comme écrivain fauché ne me permet de réunir le prix nécessaire du billet d’avion. Et d’écrire des chansons – Peuh ! Comme quelqu’un qui a écrit des chansons sur des sujets aussi divers que des cendriers sacrés et des anthropologues fous, Liberté, je me disais, c’est quelque chose je pourrais faire les doigts dans le nez. C’est vrai, elle doit être en français, mais je connais un peu la belle langue, et après tout, à quoi ça sert, les dictionnaires ?
Je l’ai mentionné à Blandine, la prochaine fois qu’elle a abordé le sujet de faire un saut. Elle a gentiment levé les yeux au ciel. Qu’importe que je ne le vois pas au téléphone. C’était compréhensible. Après tout, ça avait l’air d’une de ces histoires de poulet et œuf : achète un poulet – le poulet ponds des œufs – les œufs éclosent, produisant plus de poulets, et ainsi de suite – jusqu’au un beau jour tu as un million d’œufs qui tu vends dans une épicerie pour acheter un billet d’avion pour la France. Mais les œufs, ils éclosent, parfois.
Pour m’inspirer, j’ai écouté quelques chansons sur Liberté. Elles me donnent la nausée. Liberté, il semble, est un de ces sujets qui rendent le plus raisonnable des chansonniers délirant. Et les messieurs à CSF ont dit que la chanson ne doit pas leur donner la nausée.
 Nan, je voulais raconter une histoire. Je connais mes limites comme poète, mais je sais raconter des histoires. Et j’avais une idée vague de l’histoire que je voulais raconter, mais j’aurais besoin d’une accroche. Une phrase clé pour accrocher l’histoire.
Une accroche, une accroche. J’arpentais les boueuses ruelles de Bangalore dans la pluie, mes yeux roulant avec frénésie, en tirant mes chevaux courts. Des moments comme ceux-ci, je me demande pourquoi je ne laisse pas mes cheveux pousser. Tout d’un coup, un tracteur rouge a tourné au coin de la rue et m’a presque bousculé. Ces derniers temps, il y a une épidémie de tracteurs à Bangalore. Tous les fermiers de la région ont compris qu’il donne la patate pour la vendre directement aux citadins à la place d’intermédiaire. Le chauffeur du tracteur m’a jeté un mauvais regard et m’a dit quelque chose de rude dans le dialecte local. Aucun chauffeur de tracteur n’a besoin d’un poète fou sur son chemin rose. Mais je lui ai souris. Parce que je l’avais trouvée. L’accroche, la phrase clé. Le Tracteur Rouge de la Liberté.
Le reste de la chanson était comme la brise. Chaque chansonnier peut vous dire que si l’accroche est bien, le reste de la chanson se règle tout seul. Je l’ai envoyée à Blandine. Blandine l’a détestée. Blandine déteste tout ce que je fais. Elle est une de ces copines qui croient que trop d’éloge peut gâter le copain. Qu’importe. Je l’envoie à CSF. Je l’oublie.
Passe rapidement trois mois. Je reçois un appel d’un numéro étrange français. Une femme à la voix douce est à l’appareil. Elle dit qu’elle est « Marie » de Chansons sans Frontières. 
Elle dit que j’ai gagné le premier prix. J’en suis resté baba au rhum. Non, pas baba. J’étais en train de boire un petit verre.
Je le dis à Blandine. Elle refuse d’y croire. Je donne la preuve – un mail de félicitation de CSF. Elle y croit. Elle n’est pas impressionnée. Blandine n’est jamais impressionnée. Et alors, pourquoi as-tu été si long, elle demande. Tu ne pouvais pas écrire une chanson l’an dernier ?



Passe rapidement deux mois. Visa fait, valise faite, la copine dans mon sillage j’atterris sur le pas de la porte de Jean-Claude Meurisse et Marie Courtois Prieto, dans la ville historique de Caen. Jean-Claude et Marie incarnent dans leur forme charmante Chansons sans Frontières, comme il existe aujourd’hui. Jadis, ils avaient un grand bureau avec des vrais salariés, une salle de concert et des trucs comme ça. Maintenant ils fonctionnent depuis leur maison. La crise économique, explique-t-il Jean-Claude. Le financement par l’état a été coupé jusqu’à un niveau où  ça n’est plus drôle. Ils ne peuvent pas nous héberger dans un hôtel, non plus. Ils nous invitent à rester chez eux. Qu’importe. L’hospitalité de Jean-Claude et Marie est si proche de celui d’un pacha turc qu’un bourgeois français peut s’en tirer sans ennuyer ses voisines. Alors, pas de danseuse et houka – Blandine n’aurait pas approuvé de toute façon -  mais il y a de lieu jaune d’un mètre de long cuit à la vapeur dans un casserole d’un mètre de long, avec pommes de terre et beurre à gogo, du cidre d’une pommeraie avoisinante, et un gâteau au chocolat succulent sorti tout juste du four. Jean-Claude et Marie sont plus chaleureux et gentils que le mieux formé des concierges du Hilton. D’ailleurs, dans leur cas, c’est naturel.
Jean-Claude est, en réalité, un musicien bien connu, à part entière. Il fait des tournées dans le monde entier avec son équipe Lavionrose en plus de diriger le CSF. Marie est une française partie vivre en Bolivie. Elle a aussi vécu dans une communauté hippie, avant de convoler avec Jean-Claude. Elle sait tout du Karma et de l’Aromathérapie et de l’Homéopathie et ainsi de suite. Leur jolie maison ensoleillée est pleine à ras-bord de bric-à-brac qu’ils ont trouvé durant leurs voyages : des poupées vodous d’Haïti, l’art tribal de l’Afrique, des meubles traditionnels du Chine.
La grande nuit. Nous allons au Big Band Café. Ça c’est le lieu de prédilection branché pour les types artistiques à Caen. Ce n’est pas vraiment un café – ça c’est une salle de concert et galerie avec un petit bar adjoint. Jean-Claude me dit où il faut m’interposer et à quel instant il faut sautiller sur la scène. Nous partageons un repas avant-soirée pour les artistes du soir. Couscous avec merguez, melon avec jambon cru… 


Je suis présenté à la présentatrice du soir. Gwénaëlle Louis est la présentatrice de France 3 pour la Normandie. Elle est grande, une blonde sans fin, et ressemble Brigitte Nielson un peu.  Elle a l’air de quelqu’un qui peut me mettre KO en un seul coup de karaté. Mais elle semble plutôt gentille – pourvu que je ne fasse pas de coup fourré. Je n’ai aucune intention de faire de coup fourré.










Je suis présenté à l’invité d’honneur, l’ambassadeur de Taiwan en France. Son Excellence Michel Lu ne répond pas au stéréotype du diplomate tatillon. Il plaisante sans arrêt.













Gwénaëlle et Jean-Claude démarrent la manifestation avec une introduction de CSF. 


L’ensemble Miro de Taiwan entre en scène. C’est un quatuor à cordes de jeunes musiciens Taïwanais. Ils jouent une version Taïwanaise surprenante des Quatre Saisons de Vivaldi, nommé, bien sûr, Les Quatre Saisons de Taiwan. 

Avec Jean-Claude au piano, Charly Venturini fait une lecture des meilleurs textes du concours, dans une manière plutôt shakespearien. C’est une performance impressionnante.




 L’ambassadeur de Taiwan présente un numéro marrant de marionnettes sur le thème ‘Made in Taiwan’. 
















Michel Bonnefoi présente les noms de gagnants du deuxième prix, le prix jeune public et les autres prix. Michel Bonnefoi est un de membre du jury. Il est associé avec CSF depuis le début du concours il y a 8 ans. Il est aussi  auteur compositeur et un collaborateur musical de Jean-Claude.  Lui et sa jolie femme Marisabelle sont invités chez Jean-Claude comme nous, et ils sont nos camarades dans les promenades dans la région.




François Lemonnier entre en scène. C'est un chanteur très connu en France. Il interprète le texte du lauréat du Prix Français langue maternelle.


Après c’est mon tour. Le Prix Principal. Mon nom est annoncé. Je m’accroupissais dans les coulisses. Je sautille en scène.


Gwénaëlle me pose quelques questions standards. Il est prévu que je fasse quelques réponses standards. Blandine m’a préparé soigneusement. Très peu de chance de faire des conneries. Très peu, pas pas du tout. Je fais des conneries. Il y a beaucoup qui ont dit que s’il y a un moitié de chance de faire la connerie, je la ferai. Ah bon. Le public a une chance de se marrer. 





L’ambassadeur marche en scène pour me donner le prix. Il l’oublie. Il est trop occupé à faire des plaisanteries. Un désaccord Indo-Taïwanais ? 









François Lemonnier me rejoint en scène. Il chante ma chanson. Je souris et hoche ma tête d’un air approbateur. Je crois que c’est ce qu’on attend de moi. Ça ce n’était pas gentil de faire des bruits rudes. 
Mais franchement, son interprétation est plutôt bonne. On dira parfait. Un peu comme une ballade française. Mon intention originelle était d’écrire une chanson de blues. En fait, j’ai aussi écrit une version anglaise de la chanson, qui est une bonne chanson de blues, même si je le dis moi-même. Voilà le texte pour la version anglaise : The RedTractor of Liberty – Les Paroles
Et voilà un enregistrement où je la chante dans le style du blues du delta de Mississippi –ou ce que j’imagine être style du blues du delta de Mississippi :-


Tiens, au fait, je m’accompagne avec ma guitare enfant. C’est un casse-tête à accorder et un casse-tête à jouer, mais elle a ce bluesy son rauque, guttural extraordinaire. Elle semble comme une guitare qui a sifflé trois quarts de gin et a fumé trois paquets de cigarettes. Elle semble comme une guitare sur les épaules de laquelle tout le malheur du monde est descendu. Mes autres guitares plus raffinées n’approchent pas ce son. Il contrebalance ma voix pas bluesy, une voix bourgeoise indienne autosatisfaite.

Et voilà, le texte gagnant en français : Le tracteur rouge de la liberté – les paroles

Et voilà, la vidéo de François Lemonnier en train de la chanter, avec moi en hochant la tête d’un air approbateur :-


En fait, je pense que la manière dont François l’a chanté c’est la seule manière de le faire en français. J’avais essayé de chanté la version française dans la même manière que la version anglaise, mais ça semblait bizarre, alors je l’ai supprimée. Je suppose que l’anglais est la langue naturelle du blues. En tout cas, CSF ne m’a permis d’interpréter ma chanson moi-même. C’est une des règles du concours que le lauréat ne chante pas sa chanson lui-même. Probablement c’est mieux comme ça. J’aurais fait encore plus de conneries si j’avais essayé de chanter en public. C’est mieux si je me borne à enregistrer mes chansons chez moi et à les télécharger sur mon site web.

Ah oui, si vous vous intéressez, voilà une vidéo de moi en train de me ridiculiser :-

La chanson fait partie de cette vidéo aussi. Elle est en fait un sur-ensemble de la vidéo précédente. La chanson commence à 3 :05



Les manifestions mineures accomplies, c’était  le tour de la vraie manifestation du soir : La groupe rock celtique Merzhin.
 Le public pousse un soupir de soulagement. C’était beaucoup de trucs interculturels pour un soir. 

En attendant, les gens de CSF se faufilent dehors pour se passer de la pommade et pour boire du champagne. Je suis présenté aux membres du jury qui ont voté pour ma chanson. Je les remercie joliment.  

Le jour suivant, on part pour rentrer chez Blandine à Lyon, avec une petite escale touristique à Paris.

Source d’images: Tristan Jeanne-Valès, Marisabelle Lafont
Source de vidéo: Blandine Chavas

L'Événement dans la presse .... et encore...

Mon Dieu continuera le weekend prochain .

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